L'Autre : poétique et représentations littéraires de l'altérité

 

D’un point de vue philosophique, l’altérité se définit comme antonyme de l’identité – le «caractère de ce qui est autre» selon André Lalande; l’opposition entre alter et ego. Serait Autre ce qui se distingue de soi. L’affirmation, si elle dégage des airs de truisme, met en lumière le statut précaire du concept d’altérité. Comme celle-ci s’inscrit nécessairement dans une relation – entre ce qui d’un côté est perçu comme soi (ou comme nous) et de l’autre ce qui échappe à ses frontières – l’altérité n’existe pas comme essence. Elle n’existe pas en soi, mais se construit plutôt dans un rapport. «Personne n’est intrinsèquement autre, il ne l’est que parce qu’il n’est pas moi», écrit Tzvetan Todorov dans Nous et les autres. «En disant qu’il est autre, je n’ai encore rien dit vraiment».

Rien dit… Ce n’est pas tout à fait exact. L’altérisation, c’est-à-dire la construction de l’Autre, a des conséquences matérielles et symboliques bien réelles – du moins quand cette altérisation vise des groupes (les femmes, les homosexuels, les Arabes ou les Noirs par exemple). Et catégoriser celles et ceux qui appartiennent aux Autres représente déjà le début d’une domination. «L'altérité nait de la division hiérarchique, elle en est à la fois le moyen […] et la justification», explique la sociologue Christine Delphy dans Classer, dominer. Qui sont les autres?. «La hiérarchie ne vient pas après la division, elle vient avec […] comme intention.» Cette idée recoupe celle exprimée par Achille Mbembe lorsqu’il postule que toute «science coloniale» s’érige précisément sur la construction de l’altérité et de la différence. Dans Vie précaire, par le truchement de la question du deuil, Judith Butler remarque par ailleurs que différents discours – médiatiques avant tout – ont le pouvoir de déterminer quelles vies sont dignes d’être pleurées dans l’espace public et quelles ne le sont pas, ce qui a notamment pour effet de rendre humain le familier et de réduire politiquement l’existence de qui l’on fait Autre. Il ne suffirait donc pas, pour reprendre l’appel lancé par Julia Kristeva, de se «respecter» dans nos «étrangetés» : c’est la tendance même à fabriquer l’étrangeté qui devrait être remise en question…

Si la seule définition de l’Autre pose problème, qu’en est-il de sa représentation? Benoît de l’Estoile, dans Le goût des Autres, se penche sur un type d’institutions qui se sont construites lors du processus d’appropriation coloniale des continents extra-européens : les «musées des Autres». En suivant les transformations qui modulent ce qui dans l’exotisme a séduit les Français du 20e au début du 21e siècle, de l’«Art nègre» au mythe des «peuples premiers», l’auteur en arrive à une question fondamentale – question qui se trouve au cœur de ce présent appel de textes : que signifie la distinction entre Nous et les Autres? Et inversement, comment cette distinction se fait-elle signe? C'est dans le sillon de ces réflexions critiques et théoriques que les auteur.e.s de ce numéro étaient invité.e.s à réfléchir l’altérisation dans les discours artistiques et littéraires.

Excentrer l’ethnocentrisme

En ouverture de ce dossier, Walid Romani analyse comment le déjà-vu et le déjà-là (issus de discours et de lectures exotiques antérieures) participent à façonner le portrait de l’Arabe dans The Alexandria Quartet de Lawrence Durrell. Il montre la manière dont l’usage ludique de stéréotypes et de clichés est au centre de la représentation de l’Arabe, alors que l’Autre ne se dévoile au lecteur que par la reconnaissance du même, c’est-à-dire à travers le filtre de l’imaginaire occidental de l’auteur.

Dans son article, Julien Voyer propose une analyse du recueil Un thé dans la toundra/Nipishapui nete mushuat de la poétesse Joséphine Bacon, où l’altérité autochtone devient le point de départ de la voix poétique de façon à déjouer le discours majoritaire sur les espaces nordiques au Québec. Ainsi, il interroge la cohabitation des corps, des identités et des visions du territoire nordique au sein du recueil, et ce, sous l’angle d’une réappropriation politique et artistique.

Fadwa Mohammad Abouzeid, quant à elle, s’intéresse à la confrontation entre le tiers-monde et l’Occident que présente Michel Tournier dans La goutte d’or, où il déconstruit l’ethnocentrisme occidental et réhabilite l’Autre nord-africain. Plus précisément, l’article s’intéresse au nécessaire voyage vers l’Autre qui est à l’œuvre dans le roman, lequel permet au personnage de découvrir un ailleurs étranger, mais aussi de s’explorer lui-même et de renouer avec son identité d’origine.

Florian Jehl effectue de son côté un survol des huit recueils poétiques publiés par André Frénaud afin de démontrer que c’est bien la condition humaine, surplombante et unificatrice, qui porte l’œuvre, par-delà les représentations multiples de l’Autre qui la traverse.

L’altérité résistante

Jean-François Lebel propose d’explorer la déconstruction des idées reçues sur l’immigration qui est à l’œuvre dans Autour de ton cou de Chimamanda Ngozi Adichie. En appuyant sa réflexion sur les théories féministe et postcoloniale, il s’intéresse à la multiplicité des voix des personnages féminins et montre comment la sororité/solidarité de celles-ci devient un moyen de résistance contre la solitude et le silence que leur impose le discours dominant.

Dans son texte, Alexis Ross analyse les dispositifs du discours polémique – plus précisément les modalités par lesquelles on construit l’altérité – dans le premier éditorial de La Conspiration dépressionniste, texte manifestaire qui devait permettre à la revue de «s’instituer dans l’espace discursif en tant que pôle de contestation radicale». 

C’est non seulement l’œuvre, mais son auteur, qui peut constituer le sujet de l’altérité. Une «altérité-résistance», pour reprendre l’expression qu’utilise Maude Lafleur dans son article. L’auteure déplie dans les procédés par lesquels s’inscrit (et s’écrit) cette posture de Labou Tansi dans La vie et demie, son premier roman.

Figures de l’Autre : la métisse, le diable et le Fool

Prenant appui sur le dédoublement du savoir entre transcendance et empirie que posait Kant dans sa Critique de la raison pure, Pierre-Adrien Marciset entame dans son article une traversée herméneutique de l’altérisation faustienne, à travers textes bibliques et romans mettant en scène ce personnage maintenant mythique. Dans Faust et son alliance avec le diable, c’est l’hybris prométhéenne que décèle l’auteur : déplacement du savoir vers l’action et désir de dépassement de soi.

Dans son article, Pascale Laplante-Dubé s’intéresse à la figure du « Fool » dans la série de romans de fantasy The Realm of the Elderlings. Ce personnage qui n’est pas confiné dans les codes binaires du féminin et du masculin produit un décentrement de la norme, lequel permet à l’auteure d’interroger la perception de l’identité sexuelle qui est induite dans l’œuvre.

Laurence Perron se penche quant à elle sur la problématique figure du métis au sein du discours colonial; condamné à une position intermédiaire (l’entre-deux identitaire et culturel), le métis ébranle l’appareil discursif du colonisateur en échappant à toute catégorisation. C’est dans cette optique qu’elle propose une analyse de Métisse blanche de Kim Lefèvre en mettant en lumière l’importance de la resémantisation du corps dans le rapport à l’identité et à la parole du sujet métis.

L'équipe de Postures remercie chaleureusement les membres des comités de rédaction et de correction, qui ont travaillé bénévolement à l’élaboration de ce numéro. Nous remercions les partenaires financiers qui permettent à Postures d'exister et d’offrir un espace de partage et de diffusion riche et stimulant aux jeunes chercheuses et jeunes chercheurs. Un grand merci à Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire, à l'Association Facultaire des Étudiants en Arts (AFEA), à l'Association Étudiante du Module d'Études Littéraires (AEMEL), à l'Association Étudiante des Cycles Supérieurs en Études Littéraires (AECSEL).

Enfin, Postures exprime toute sa reconnaissance aux auteur.e.s pour leur travail.

 

BIBLIOGRAPHIE

Butler, Judith. 2005. Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001. Paris : Éditions Amsterdam, 196 p.

De l’Estoile, Benoît. 2010. Le goût des Autres. De l'Exposition coloniale aux Arts premiers. Paris : Éditions Flammarion, 616 p.

Delphy, Christine. 2008. Classer, dominer. Qui sont les «autres»?. Paris : Éditions La Fabrique, 232 p.

Kristeva, Julia. 1991. Étrangers à nous-mêmes. Paris : Éditions Gallimard, 293 p.

Lalande, André. 2010. Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Paris : Presses Universitaires de France, 1376 p.

Mbembé, Achille. 2013. Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisé. Paris : Éditions La Découverte, 252 p.

Segalen, Victor. 1999. Essai sur l'exotisme. Paris : Le Livre de Poche, 165 p.

Todorov, Tzvetan. 1992. Nous et les Autres. La réflexion française sur la diversité humaine. Paris : Éditions Seuil, 538 p.

 
Pour citer cet article: 

Bergeron, Étienne, Bordeleau-Pitre, Émile et Savard, Valérie. 2017. «Avant-propos : L'Autre : poétique et représentations littéraires de l'altérité», Postures, Dossier «L'Autre : poétique et représentations littéraires de l'altérité», n°25, En ligne <http://revuepostures.com/fr/articles/bergeron-24> (Consulté le xx / xx / xxxx).