Numéro 30 - Récits eschatologiques : un point final pour l’humanité?

 

Bien que les sous-genres et les appellations pour les récits de fin du monde se multiplient depuis quelques décennies, l’engouement pour ceux-ci n’est pas nouveau. Si les thèmes apocalyptiques sont surtout associés à la littérature populaire depuis la fin du XXe siècle, ils ont été traités, au fil des siècles, par bons nombres d’auteur·e·s reconnu·e·s depuis Thucydide en Grèce Antique jusqu’à Camus, en passant par Defoe. Le récit apocalyptique, bien qu’il se déroule souvent dans un futur dystopique, parle davantage du passé et du présent que du futur. Les auteur·e·s ont souvent pu, de par sa facture imaginaire, utiliser le récit d’anticipation alarmiste afin de porter un regard critique sur une société bien réelle. Il va sans dire que ce qui cause la fin du monde dans ces récits évolue au même rythme que la progression de la science de la société référentielle. 

Plus près de nous, les publications littéraires et culturelles des années 2000 témoignent quant à elles d'un véritable essor du genre dystopique; un regain d'intérêt qui s'est d'abord manifesté du côté de la littérature jeunesse, mais qui est aujourd'hui une présence indéniable dans la littérature grand public et à la télévision. Plusieurs auteur·e·s n'ayant pas l'habitude de s'inscrire dans le courant science-fictionnel se sont en effet tourné·e·s vers les stratégies narratives offertes par la dystopie pour écrire au sujet du climat économique, politique et culturel de notre époque; pensons, par exemple, à Marie Darrieussecq et à Chloé Delaume. L'impact de l'adaptation télévisée du roman de Margaret Atwood (The Handmaid's Tale) dans l'imaginaire populaire exemplifie par ailleurs la présence importante des dystopies féministes dans ce phénomène culturel. Outre l'enjeu des inégalités hommes-femmes, les oeuvres dystopiques permettent d'aborder d'autres sujets d'actualités tels que la destruction environnementale et les catastrophes imminentes qui y en découlent. Les changements que connaît notre monde (globalisation, nouvelles formes de famille et de communauté, avancées technologiques, réchauffement climatique) engendrent des insécurités et des peurs, mais aussi de nouvelles opportunités. Les textes imaginent les défis qui nous attendent, prenant souvent la forme de mises en garde (cautionary tales).

Les récits pandémiques se distinguent des autres récits apocalyptiques de par leur portée historique, de même que par les peurs particulières qu’ils convoquent. Lorsqu’on sort de la littérature populaire, on préfère l’emploi du qualificatif « plague narratives ». Ainsi, si ces « plague narratives » des siècles passés ont fait l’objet de nombreuses recherches, on ne peut pas en dire autant des récits apocalyptiques pandémiques qui sont laissés de côté par la critique universitaire. Vers la fin du XXsiècle, grâce aux avancements de la médecine moderne, les grandes maladies pandémiques ont été, pour la plupart, éliminées et la peur qu’elles ont pu causer a semblé quitter l’imaginaire occidental (Humphreys 2002, 845). Cependant, même si la meilleure compréhension des germes et de leur propagation améliore le traitement des maladies, celle-ci ouvre la porte au développement d’un nouvel imaginaire, celui d’une menace invisible : le microbe. De fait, l’imperceptible menace du corps contagieux bouleverse les structures de la société, déstabilisant ainsi les relations de pouvoirs.

Dans le collectif Des fins et des tempsLes limites de l’imaginaire, les auteur·e·s reprennent en introduction l’idée de Jean-Claude Carrière selon laquelle il faut aussi entendre l’expression « fin des temps » au sens grammatical : « les fictions et les pensées de la fin[, disent-ils,] sont marquées par une temporalité témoignant de cette nécessaire rupture. Les temps sont instables, les conjugaisons s’échangent, se contaminent, le futur, le présent, le passé se chevauchent et se disloquent » (9). S’il est des temps de verbes qui se prêtent plus adéquatement à la poétisation de la catastrophe dystopique et/ou épidémique, peut-être certains pronoms personnels, certaines formes génériques, certaines altérations syntaxiques ou certains registres d’énonciation sont-ils, eux aussi, davantage susceptibles que d’autres de rendre compte efficacement du désastre, de la contamination. À ce titre, à une présence diégétique de la catastrophe répond souvent une énonciation « catastrophée », une poétique de l’altération et des cataclysmes textuels ou sémiotiques. 

Pour ce trentième numéro, Postures vous propose de réfléchir aux récits de fin du monde, qu’ils soient dystopiques, apocalyptiques, pandémiques ou cataclysmiques. Que se passe-t-il lorsque qu’un texte se permet d’explorer une société où l’humanité est en faillite? Quelle place prend la notion de posthumanité dans ces textes? Peut-on véritablement parler de l’établissement d’une nouvelle structure sociale ou ne fait-on pas que récréer des institutions familières? Ces fictions expriment-elles réellement les peurs d’une société ou sont-elles devenues un phénomène de mode? À quoi s’attendre après la fin – ou les fins – du monde?

La thématique de ce numéro ouvre la porte à une multiplicité d'axes et d'approches :

-      Environnement, réchauffement climatique;
-      Politiques internationales, guerres, catastrophes nucléaires;
-      Crises (fertilité, migration, économie);
-      Imaginaires eschatologiques et dystopiques;
-      Récits épidémiques ou pandémiques;
-      Forme et langue des « plague narratives »;
-      Contagion (Ebola, Zika, Zombisme);
-      Post-humanités ou Néo Humanités;
-      Science, science-fiction et littérature;
-      Apocalypses et féminismes;
-      La fiction comme avertissement;
-      Etc.

Les textes proposés, d’une longueur de 12 à 20 pages à double interligne, doivent être inédits et soumis en utilisant le formulaire conçu à cet effet, sous l'onglet « Protocole de rédaction » de notre page web (http://revuepostures.com/fr/formulaires/protocole-de-redaction-soumission-dun-texte), avant le 30 juin 2019. La revue Postures offre un espace hors dossier pour accueillir des textes de qualité qui ne suivent pas la thématique suggérée.

Veuillez accompagner votre article d’une courte notice biobibliographique qui précise votre université d’attache. Les auteurs et auteures des textes retenus – obligatoirement des étudiantes et des étudiants universitaires, tous cycles confondus – devront participer à un processus de réécriture guidé par un comité de rédaction, avant leur publication.

 

Bibliographie

Ames, Melissa. 2013. « Engaging "Apolitical" Adolescents : Analyzing the Popularity and Educational Potentiel of Dystopian Literature Post-9/11 ». Faculty Research & Creative Activity 11 : 3-20.

Baccolini, Raffaella et Tom Moylan (dir.). 2003. Dark Horizons : Science Fiction and the Dystopian Imagination. New York : Routledge.

Baccolini, Raffaela. 1992. « Breaking the Boundaries : Gender, Genre, and Dystopia ». Dans Per una definizione dell'utopia. Metodologie e discipline a confronto, Nadia Minerva (dir.), 137-146. Longo : Ravenna.

———. 2004. « The Persistence of Hope in Dystopian Science Fiction ». PMLA 119, no 3 : 518-521.

Basu, Balaka, Katherine R. Broad et Carrie Hintz (dir.). 2014. Contemporary Dystopian Fiction for Young Adults: Brave New Teenagers. New York : Routledge.

Bradford, Clare et al. 2011. New World Orders in Children's Literature : Utopian Transformations. New York : Palgrave Macmillan.

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Haraway, Donna. 2017. Manifeste cyborg et autres essais : sciences, fictions, féminismes. Paris : Exils

Hintz, Carrie et Elaine Ostry (dir). 2003. Utopian and Dystopian Writing for Children and Young Adults. New York : Routledge.

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