Numéro 32 - De l’Index au droit d’auteur : scandales et procès littéraires

 

De toute façon, les seuls livres vraiment intéressants, c’est ceux qui sont lus par la police1.

Nathalie Quintane, Tomates, p. 65.

Les exemples affluent, depuis l’affaire Gabriel Matzneff jusqu’à celle, plus près de nous, que suscite le Hansel et Gretel d’Yvan Godbout (2017). Encore aujourd’hui, les textes littéraires dérangent, offensent ou choquent au point de motiver la tenue de procès. Comme le note Gisèle Sapiro, ni la « relativisation du pouvoir des mots par rapport à l’essor fulgurant de l’image » ni la « dépolitisation » qui marque, en France, la fin de l’hégémonie sartrienne n’enrayent le pullulement des poursuites menées, au XXe et au XXIe siècles, contre des acteurs littéraires (2012, 104). Si, en Occident, l’intérêt national n’entrave désormais plus la liberté d’expression, les procès d’œuvres pour atteinte aux bonnes mœurs, aux droits individuels ou à l’intégrité de groupes vulnérables prolifèrent toujours — peut-être plus que jamais.

Selon Françoise Lavocat, cette « multiplication [récente] des procès tient [...] moins à la nature des œuvres qu’à une transformation du rapport entre auteurs et publics et à une focalisation collective sur la notion de fiction, qui, en définitive, joue contre celle-ci » (2016, n.p.). De fait, l’accroissement des poursuites répondrait non pas à une montée en factualité de la littérature contemporaine, mais plutôt à une accentuation de l’attention portée aux lignes de partage qui distinguent imaginaire et réel. Ce souci témoignerait d’une prise en compte par le lectorat de « la capacité des fictions à faire référence au monde réel » (n.p.), à prolonger les affects, les conflits, les différends qui agitent l’espace social. Loin de constituer une « zone de non-droit » (Caïra 2011, 153), les fictions seraient, dans cette perspective, pleinement justiciables des décisions des tribunaux.

Dans « Droits et devoirs de la fiction littéraire en régime démocratique : du réalisme à l’autofiction », Sapiro souligne que « [l’]ethos de l’écrivain moderne est tiraillé entre deux tendances contradictoires : d’un côté, un ethos démocratique qui en fait une référence et un guide pour l’opinion, de l’autre, un ethos aristocratique qui revendique des droits particuliers pour les créateurs » (2012, 98). Lorsque inquiété·e·s par des accusations, les écrivain·e·s contemporain·e·s revêtent encore, par leur discours, l’un ou l’autre de ces ethos. Chez Matzneff, par exemple, les arguments convoqués participent de l’ethos aristocratique, l’écrivain affirmant en 1990 sur le plateau d’Apostrophes qu’« avant de porter des jugements moraux sur un livre, [il convient d’abord de lui porter] des jugements esthétiques et artistiques » (Ina Clash TV 1990, n.p.). Cette position, proche de « l’art pour l’art » que défend Baudelaire dans le sillon de son propre procès, suppose un statut d’exception qui placerait l’écrivain « au-dessus des lois sociales » (Sapiro 2012, 100). Ce droit à l’excentricité prémunira longtemps Matzneff contre toute accusation judiciaire, malgré la teneur sulfureuse d’écrits qui ne cachent pas l’attirance de l’homme pour les Moins de seize ans (1974).

L’ethos démocratique, quant à lui, confère à l’écrivain·e le rôle d’éclairer l’opinion publique par la critique des abus du pouvoir et par l’exhibition de vérités — parfois tout autant scandaleuses que le « mal » qui fascine les transgressifs. Du réalisme à l’engagement sartrien, nombre de pratiques adoptent les logiques de cet ethos, construit en concomitance avec les luttes pour la liberté d’expression. Aujourd’hui, pourtant, la raréfaction marquée de procès motivés par la portée critique de la littérature force à s’interroger : la publication d’écrits suffit-elle toujours à inquiéter le pouvoir en Occident? Cette question occupe plusieurs écrivain·e·s contemporain·e·s qui, s’ils n’éprouvent pas eux-mêmes les limites de la Loi, ne thématisent pas moins les rapports qu’entretiendraient ethos démocratique et coercition juridique. À cet égard, relevons la production suscitée par l’arrestation, à l’occasion de l’affaire de Tarnac, d’un groupe de jeunes gens dits d’« ultra-gauche » — notamment suspecté d’avoir contribué à la rédaction du pamphlet anarchiste L’insurrection qui vient (2007). Deux œuvres suivront l’incarcération des militant·e·s : Tomates (2010) de Nathalie Quintane et Tarnac, un acte préparatoire (2011) de Jean-Marie Gleize. Cet intérêt d’écrivain·e·s pour l’affaire n’est pas fortuit : « [de] mémoire française, comme le souligne l’un des accusé·e·s, il ne s’était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre » (Mandraud 2009, n.p.).

Se posent également la question du droit d’auteur et celle de sa reconnaissance par l’institution littéraire. À ce sujet, l’exemple du Devoir de Violence écrit par Yambo Ouologuem en 1968 et son traitement sur la scène littéraire européenne sont parlants. Dès sa publication, le roman du Malien attire l’attention et devient, la même année, le premier roman africain à se mériter le prestigieux Prix Renaudot. Rapidement, Yambo Ouologuem s’établit comme un romancier francophone culte et son œuvre est qualifiée d’incontournable. « Le succès, comme l’affirme Julie Levasseur (2018, n.p.), est toutefois de courte durée : le tournant des années 1970 voit naître une polémique quant à la propriété littéraire du Devoir de violence. » Les accusations de plagiats et les procès qui s’ensuivent ont tôt fait de transformer Ouologuem en pariah et celui-ci rentre, disgracié, en Afrique. Le devoir de violence, quant à lui, devient un texte maudit et est oublié. Comment expliquer ce renversement du regard porté par l’institution sur un texte dont le contenu demeure inchangé?

Pour ce trente-deuxième numéro, Postures vous invite à réfléchir par des textes d’analyse et de critique scientifique aux enjeux (de réception, de thématisation) qu’appelle la confrontation d’œuvres et d’institutions juridiques. Des procès d’écrivain·e·s à leur mise en texte par les contemporain·e·s, ces chocs jalonnent la modernité — forçant, chaque fois, la rencontre entre littérature et monde social.

La thématique de ce numéro ouvre la porte à une multiplicité d’axes et d’approches :
- Fictionnalisation de personnes réelles : frontières, enjeux
- Théories de la lecture, théories de la réception
- Enjeux juridiques de l’autofiction
- Appropriations littéraires et droit du numérique
- Censure et liberté de création
- Littérarité du droit
- La littérature judiciaire : procès et narrations documentaires
- Etc.

Les textes proposés, d’une longueur de 12 à 20 pages à double interligne, doivent être inédits et soumis en utilisant le formulaire conçu à cet effet, sous l'onglet « Protocole de rédaction » de notre page web (http://revuepostures.com/fr/formulaires/protocole-de-redaction-soumission-dun-texte), avant le 15 juillet 2020. La revue Postures offre un espace hors dossier pour accueillir des textes de qualité qui ne suivent pas la thématique suggérée.

Veuillez accompagner votre article d’une courte notice biobibliographique qui précise votre université d’attache. Les auteurs et auteures des textes retenus — obligatoirement des étudiantes et des étudiants universitaires, tous cycles confondus — devront participer à un processus de réécriture guidé par un comité de rédaction, avant leur publication.

 

Bibliographie

Baron, Christine. 2019. « Droit et littérature : de la prise de conscience citoyenne à la révision de la loi ». Contextes, no. 22. https://journals-openedition-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/contextes/7119

Caïra, Olivier. 2011. Définir la fiction. Du roman au jeu d’échecs. Paris : EHESS.

Fourlon, Armelle et Boris Khalvadjian. 2009. « Art, liberté, responsabilité. Exposé juridique d’une affaire de concessions », Marges 9, no. 2 : 68-83.

Gleize, Jean-Marie. 2011. Tarnac : un acte préparatoire. Paris : Seuil.

Godbout, Yvan. 2017. Hansel et Gretel. Varennes : ADA.

Grell, Isabelle. 2009. « Autofiction et autocensure : instrument d’autocensure ». Autofiction.org. http://www.autofiction.org/index.php?post/2008/10/31/Autofiction-et-auto... (Page consultée le 25 mars 2020).

Ina Clash TV. 1990. « Gabriel Matzneff à propos des adolescentes dans "Apostrophes" | Archive INA ». Vidéo YouTube, 21 min. 34. 2 mars 1990. Publié le 30 décembre 2019. https://www.youtube.com/watch?v=TjZmJkLdwN8

Lavocat, Françoise. 2016. Fait et fiction. Paris : Seuil. [Édition électronique].

Levasseur, Julie. 2018. « "Récrire" la domination coloniale  : l’usage du plagiat dans Le devoir de violence de Yambo Ouologuem ». Postures, no. 27 (Hiver) : Dossier « Trafiquer l’écriture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales ». http://revuepostures.com/fr/articles/levasseur-27

Mandraud, Isabelle et Caroline Monnot. 2009. « Julien Coupat : "La prolongation de ma détention est une petite vengeance" ». Le Monde. 25 mai 2009. https://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224.html

Matzneff, Gabriel. 1974. Les Moins de seize ans. Paris : Julliard.

Ost, François. 2015. « Droit et littérature : variété d’un champ, fécondité d’une approche ». Revue juridique Thémis 49. no. 1 : 3-33.

Ouologuem, Yambo. 2003 (1968). Le devoir de violence. Paris : Le Serpent à Plumes.

Posner, Richard. 1996. Droit et littérature. Paris : P.U.F.

Quintane, Nathalie. 2010. Tomates. Paris : P.O.L.

Sapiro, Gisèle. 2008. « De la responsabilité pénale à l’éthique de responsabilité. Le cas des écrivains ». Revue française de science politique 58, no. 6 : 877-898.

Sapiro, Gisèle. 2011. La responsabilité de l’écrivainLittérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle). Paris : Seuil.

Sapiro, Gisèle. 2013. « Droits et devoirs de la fiction littéraire en régime démocratique : du réalisme à l’autofiction ». Revue critique de fixxion contemporaine, no. 6 : 97-110.

Tricoire, Agnès. 2011. Petit traité de la liberté de création. Paris : La Découverte.